D'habitude, je ne parle pas des appels d'offre que je fais. Les appels d'offre sont les essais que le réalisateurs font passer à plusieurs compositeurs (souvent gratuitement) dans le but de choisir l'heureux élu; c'est comme une compétition. Très peu de compositeurs parlent de leurs appels d'offre ratés publiquement pour deux raisons: la première étant que ce n'est jamais très glorifiant de parler d'un "échec". La deuxième raison est que les musiques peuvent servir de "stock" dans lequel le compositeur (et ça c'est très peu dit aussi) peut se servir quand l'occasion se présente. Et ce n'est jamais bon d'avouer que la musique prééxistait. Personnellement, ça m'est déjà arrivé de réutiliser pour un projet le théme musical d'un appel d'offre qui avait été rejeté. Je précise tout de même que les raisons qui font qu'une musique est rejetée sont très vastes. Ca peut être pour des raisons de goût, d'intérêt (en voulant placer un ami), de snobisme ou d'incertitude (en voulant placer quelqu'un de connu), de logistique (il y a déjà un compositeur sur le film), etc, etc.....L'appel d'offre fait appel à des critères très sensitif et humains, c'est à dire que le réalisateur ne connait à priori pas le compositeur, et juge son travail sur un essai unique et adapté aux images de son film, basé sur un brief plus ou moins aproprié et plus ou moins biaisé par un (ou plusieurs) intermédiaires.
Dans mon cas, j'ai été appelé par un directeur musical pour faire des essais sur un film d'action fantastico/burlesque. Le breiffing sur la musique est simple: Le réal veut du Danny Elfman. Entre Pee Wee et Mission Impossible, avec un arrière goût de Jacques Tati. Il y a 5 jours pour faire 15 minutes de musique au total, sur 3 séquences vidéo. Même si je sais que l'univers musical du réalisateur en question est plus dans l'expérimentation et l'intimité instrumentale, je me lance dans cette direction apparemment nouvelle, mais qui me semble intéressante. "Si il avait les crédits, il engagerait directement Danny Elfman". Ce sont les mots du réa, donc je ne me suis pas posé de question, et j'y suis allé à fond. Voilà ce que j'ai fait:
Petite scène d'embusace dans différents points stratégiques de la voie publique, organisée par les personnages principaux:
Mêm genre de scène en huit clos dans un aéroport:
Une des séquences action du film (les 2 dernière minutes du morceau c'est le passage que je préfère des 3 morceaux...):
Après avoir écouté, sa réaction (qui m'a été rapportée par l'intermédiaire en question) a été immédiate:
"C'est tout ce que je deteste en musique" "C'est du bruit" "il n'y a aucune poésie" "J'en arrive à detester mes séquences"
Au-delà du coup dur que ça a été, c'est un bon exemple de la complexité d'un appel d'offre. Le réalisateur ne nous connait pas. On ne connait pas le réalisateur. C'est comme 2 inconnus qui se rencontrent, et très souvent avec des personalités fortes des deux côtés. La volonté du réalisateur n'est pas toujours très claire, et peut parfois être la source de quiproquos, ou mener à de nombreuses réunions interminables et sans efficacité. [En général, plus les réalisateurs assurent avoir une idée précise de ce qu'ils veulent comme musique, plus la collaboration s'annonce compliquée. C'est le signe des cinéastes qui finalement auraient bien voulu se passer de compositeurs et faire la musique eux-même. Ce qui serait une super idée finalement si ils savaient la composer...] L'alchimie n'est donc pas toujours heureuse, mais c'est toujours une expérience enrichissante. Les conditions extrêmes (composer autant de musique en aussi peu de temps et souvent gratuitement) nous rendent nerveux et fatigué, ce qui devient une épreuve physique et mentale. On est tellement à bout, que la considération humaine devient plus important que la considération artistique.. Le simple respect du travail fourni dans ces conditions est un aboutissement en soit. Quand j'avais fait des essais sur un autre film, un des producteurs importants de Pathé m'avait convoqué pour me dire combien il avait apprécié mon travail, et m'assuser qu'il n'oublierait pas mon nom. Malheureusement, tous les réas n'ont pas ces attentions. Comme souvent, le travail de la musique n'est pas considéré à sa juste valeur; les gens pensent généralement que c'est facile de faire 15 min de musique orchestrale en 5 jours....
Voilà, c'était juste pour partager cette expérience avec vous. Beaucoup de compositeurs font ces appels d'offre, c'est très courant. Alors il faut être conscient des risques, mais aussi des progrès que ça peut nous faire faire dans notre auto-critique. Ca nous permet de faire face à une nouvelle situation, à un nouveau film, à une nouvelle problématique, avec des contraintes qui font progresser finalement.
A bientôt!!